Dans un rapport accablant de plus de 300 pages, la commission d’enquête vient de rendre un avis défavorable unanime à la Déclaration d’Utilité Publique (DUP) du projet de contournement autoroutier d’Arles.
Cette décision est un séisme procédural et politique qui conforte le combat des associations de protection de l’environnement, des riverains et des collectivités locales. Décryptage d’une décision qui envoie un signal fort au gouvernement et au Conseil d’État.
Une enquête publique sans appel : les raisons d’un rejet global
Lancé il y a près de trois décennies, le projet de contournement autoroutier d’Arles – censé délester la ville du trafic de transit – accumule les contradictions. La commission d’enquête, saisie dans le cadre de la procédure de DUP, a rendu le 4 mars 2026 un verdict implacable. Pour la première fois à ce stade, l’unanimité des commissaires a conclu que les inconvénients du projet l’emportaient très largement sur ses supposés bénéfices, en s’appuyant sur la jurisprudence « Ville Nouvelle Est » (qui exige une balance entre intérêts publics et atteintes à l’environnement).
Ce rejet ne porte pas sur un détail technique, mais sur l’économie générale du projet : impacts écologiques irréversibles, bilan carbone désastreux, fragilités financières béantes, et carence démocratique dans la concertation.
L’eau, les sols, le vivant : un désastre écologique documenté
La commission d’enquête a consacré une part substantielle de son analyse aux dommages environnementaux, confirmant point par point les alertes que les associations, dont FNE13, Agir pour la Crau, Nacicca, Arles Camargue Environnement Nature, Collectif des Riverains de Pont-de-Crau, Vigueirat Nature, Flamants roses du Trébon – répètent depuis des années.
Le projet prévoit des fondations profondes et la destruction de 28,5 hectares de prairies irriguées, classées en appellation d’origine protégée Foin de Crau. Ces prairies jouent un rôle essentiel dans la recharge de la nappe phréatique de la Crau, véritable château d’eau souterrain qui alimente en eau potable les villes d’Arles et de Saint-Martin-de-Crau, principales villes impactées par le projet. La commission estime que les risques de pollution et de perturbation des écoulements souterrains n’ont pas été sérieusement évalués, et que la démonstration de l’absence d’alternative n’est pas faite.
Le rapport acte l’atteinte directe à 160 espèces protégées (flore, insectes, reptiles, oiseaux steppiques comme l’outarde canepetière, ou mammifères comme le lièvre de Corse). Il dénonce surtout la destruction programmée de laurons : ces résurgences karstiques millénaires, véritables oasis d’eau douce au sein de la plaine de Crau, abritent des écosystèmes reliques sans équivalent en Europe. Aucune mesure compensatoire crédible ne saurait restaurer un tel patrimoine naturel.
« La commission estime que la démonstration écologique du projet demeure insuffisamment établie », peut-on lire dans les conclusions. Une formulation diplomatique mais dévastatrice pour un dossier d’utilité publique.
Dans un contexte d’urgence climatique, le projet affiche un bilan carbone négatif sur 50 ans : il générerait une augmentation de 5 % des émissions de gaz à effet de serre par rapport à l’hypothèse de référence (absence de contournement). Cette hausse provient principalement de l’effet d’appel de trafic – une autoroute neuve attire plus de véhicules, y compris ceux qui n’empruntaient pas l’itinéraire précédent – et de l’allongement des distances pour certains usagers.
La commission n’a pas hésité à qualifier ce bilan d’incompatible avec la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) , qui impose une réduction drastique des émissions du secteur des transports. À l’heure où l’État demande aux collectivités de diminuer leur empreinte carbone, financer un projet qui l’aggrave relève d’une contradiction insoutenable.
Les fragilités structurelles : un financement en trompe-l’œil et un désengagement des collectivités
Au-delà de l’écologie, la commission d’enquête a passé au crible les faiblesses financières et sociales.
- Un coût qui explose : le projet est passé de 960 millions à 1,135 milliard d’euros (+18 %), sans que le plan de financement soit bouclé. L’absence de contre-expertise indépendante du Secrétariat général pour l’investissement (France relance) est pointée du doigt. Autrement dit, l’État a validé des chiffres sans se faire assurer par un regard extérieur de leur sincérité.
- Un désaccord unanime des collectivités : la municipalité de Saint-Martin-de-Crau, directement menacée par une aire de services et un report de trafic sur le réseau secondaire, mène une opposition farouche, rejointe par les autres communes de la Crau et par le Département des Bouches-du-Rhône. Toutes refusent de contribuer au financement. Sans leur participation, le montage budgétaire s’effondre.
- Une iniquité territoriale flagrante : les habitants de Saint-Martin-de-Crau craignent que l’autoroute ne déverse des milliers de véhicules sur leurs routes communales (phénomène de report de trafic), aggravant nuisances et insécurité. La commission relève que ces impacts locaux n’ont jamais été correctement évalués ni partagés avec la population.
Un dossier indigeste et une concertation défaillante : le déni démocratique
La commission est sans complaisance sur la qualité même de la procédure. Elle dénonce un dossier trop volumineux, des données obsolètes (certaines études de trafic datent d’avant la crise du COVID et ne tiennent pas compte des nouvelles mobilités), et une concertation jugée « défaillante » pour permettre au public de se forger une opinion éclairée. Dans son rapport, elle va jusqu’à écrire que « l’information du public n’a pas été satisfaisante à plusieurs stades clés », ce qui affaiblit juridiquement tout arrêté déclaratif d’utilité publique.

Les enseignements pour FNE13 : une victoire de la raison, mais la vigilance reste de mise
Cet avis défavorable est d’abord le fruit d’un combat collectif mené par les associations locales (notamment le Collectif de défense de la Crau, et FNE13 qui s’est investie dès le début de la procédure). Il constitue un signal politique fort envoyé au gouvernement et au Conseil d’État, qui devront statuer in fine. Si l’avis de la commission n’est pas juridiquement contraignant, il pèse lourd : aucun préfet ni aucun ministre ne peut l’ignorer sans s’exposer à un recours contentieux bien fondé.
Toutefois, FNE13 appelle à rester mobilisés et prudents : des projets autoroutiers parfois déjà enterrés ont ressurgi par décret ou par des modifications de périmètre. Nous exigeons donc que le gouvernement :
- Prenne acte de cet avis et retire immédiatement le projet de toute procédure de DUP.
- Engage sans délai une véritable planification des mobilités durables pour le Pays d’Arles : report modal vers le rail (réactivation des lignes fret et voyageurs), développement du fluvial sur le Rhône, régulation intelligente du trafic de transit, aides à l’intermodalité.
Pour FNE13, la voie est désormais tracée : non à l’autoroute à péage sur pilotis en pleine Camargue et en Crau, oui à un plan de mobilité durable, sobre et équitable pour les 300 000 habitants de ce territoire remarquable. Nous appelons toutes les citoyennes et citoyens, ainsi que les élu·es locaux, à se joindre à nous pour faire de cet avis défavorable la première marche vers l’abandon définitif du projet.