En février 2026, le gouvernement a annoncé tout tenter pour sauver les deux usines Fibre Excellence. Cette nouvelle perfusion interviendrait après plus de 80 millions d’euros déjà mobilisés en France depuis 2020.
À Tarascon, le scénario est désormais bien rodé : annonces brutales d’arrêt ou de dépôt de bilan, inquiétude légitime des salariés, puis pression maximale sur l’État pour obtenir de nouveaux soutiens financiers, sur fond de menaces de fermeture et de multiplication des emplois indirects déclarés. En 2020 déjà, l’ancienne entité Fibre Excellence Tarascon avait organisé son insolvabilité avant d’être reprise pour un euro symbolique, profitant des dispositifs Covid, puis rebaptisée Fibre Excellence Provence, tout en continuant à demander moratoires et dérogations.
Récemment, le gouvernement a encore annoncé à être prêt à injecter jusqu’à 150 millions d’euros d’argent public pour tenter de sauver les deux usines Fibre Excellence de Tarascon et Saint-Gaudens, présentées comme les derniers producteurs français de pâte à papier marchande.
Un milliardaire à la peine… aux frais du contribuable
Derrière Fibre Excellence se trouve le groupe Paper Excellence, contrôlé par la famille Widjaja, à la tête d’un empire papetier pesant plusieurs dizaines de milliards de dollars et déjà mis en cause pour son passif environnemental au Canada. Alors que l’actionnaire vient tout juste de consentir une avance jugée « dérisoire » de 9 millions d’euros en 2026, il attend que l’État français assume l’essentiel du risque industriel et financier, au mépris du principe de responsabilité des propriétaires.
La filière papetière européenne évolue vers la fibre recyclée, les emballages durables et la réduction des émissions, tandis que Tarascon et Saint-Gaudens restent centrés sur une pâte vierge très énergivore, exposée à une forte concurrence internationale et à une pression durable sur les coûts. Soutenir ce modèle sans transformation profonde reviendrait à prolonger artificiellement une activité que le marché marginalise, plutôt qu’à accompagner la reconversion vers des productions d’avenir compatibles avec les objectifs climatiques de la France et de l’Union européenne.
L’argument de l’électricité verte, un écran de fumée
La direction de Fibre Excellence met désormais en avant le prix de rachat de l’électricité par EDF comme cause principale de ses difficultés, affirmant vendre à perte alors que cette électricité est produite à partir de « liqueur noire », un sous-produit du procédé papetier qui doit de toute façon être brûlé. En réalité, l’activité électrique repose largement sur ces sous-produits et ne peut justifier à elle seule une aide publique massive, d’autant que le tarif actuel de rachat reste supérieur au prix de marché de gros de l’électricité.
Des impacts environnementaux majeurs ignorés
À Tarascon comme à Saint-Gaudens, les usines accumulent les contentieux et tensions environnementales, entre pollutions de la Garonne, émissions atmosphériques, nuisances olfactives et dépassements répétés des normes de rejets. En 2024, l’Agence européenne de l’environnement a classé le site de Saint-Gaudens comme premier site polluant d’Occitanie et 26e sur 4 000 sites français, tandis qu’à Tarascon l’usine fonctionne encore en 2026 sous dérogations avec des normes air-eau de 2001, en pleine vallée du Rhône et aux portes de la Camargue.
Autour de Tarascon, l’« usine qui pue » pèse depuis des années sur l’immobilier, le tourisme et la qualité de vie, tout en alimentant une inquiétude sanitaire persistante que l’absence d’étude épidémiologique sérieuse ne permet toujours pas de lever. L’acceptabilité sociale d’un site vétuste, sous dérogations permanentes, devient intenable alors que le territoire cherche à développer des activités durables, valoriser le patrimoine naturel et culturel et renforcer son attractivité.
Des justifications économiques fragiles et socialisation des pertes
En invoquant le prix du bois, le ralentissement du marché de la pâte et le « mauvais » tarif d’EDF, la direction évacue les causes structurelles de la situation : choix industriels risqués, absence d’investissements à temps et dépendance à une niche de marché mondialisée. Une nouvelle intervention publique non conditionnée ferait une fois de plus supporter les pertes à la collectivité, au détriment d’acteurs qui, eux, investissent dans la transition écologique sans bénéficier de telles largesses.
Les salariés de Tarascon et Saint-Gaudens, tout comme les forestiers de la filière bois, ne peuvent être pris en otage d’une stratégie d’actionnaire qui refuse de prendre sa part de responsabilité. La filière amont pourrait se réorienter vers le bois d’œuvre et les pellets, en plein développement, tandis que les compétences industrielles et logistiques des salariés devraient être sécurisées par des dispositifs de reconversion et d’accompagnement, plutôt que par la prolongation d’un statu quo intenable.
Pour une conditionnalité forte et une reconversion planifiée
Face à l’urgence sociale, l’État doit refuser tout soutien sans contreparties strictes, en conditionnant chaque euro public à une transformation industrielle profonde, vérifiable et compatible avec les engagements climatiques et la santé des riverains. Cela implique d’ouvrir rapidement un débat public sur l’avenir des sites, incluant les collectivités, les salariés, les associations et les habitants, afin de construire un projet de reconversion créateur d’emplois durables dans une économie circulaire et décarbonée.
