Entre septembre 2024 et janvier 2025, RTE et les services de l’État ont animé le débat public « Branché sur demain : le réseau électrique en débat », un vaste exercice de communication autour de leur Schéma décennal de développement du réseau (SDDR) à l’horizon 2040.
Le message est séduisant : décarboner la France et garantir sa souveraineté énergétique, avec des investissements massifs (4000 km de lignes Très Haute Tension supplémentaires) et des engagements forts — principe de précaution, études indépendantes, compensations environnementales exemplaires, et dialogue avec les territoires.
La présentation, lors des neuf webinaires de septembre 2024 à janvier 2025, par RTE et les partenaires de son programme SDDR, via de nombreux documents sur différents thèmes, est bien argumentée, cartésienne et techniquement très solide. Il en ressort une impression rassurante et de transparence, malgré les travaux pharaoniques envisagés (4000 km de nouvelles lignes THT).
La démarche met en avant une finalité vertueuse qui doit s’imposer de toute urgence : la décarbonation et la souveraineté nationale énergétique.
Pour y parvenir, demain, RTE met en avant de nombreuses valeurs et des engagements forts :
- principe de précaution,
- études préalables poussées et expertises indépendantes,
- maîtrise des risques et des impacts,
- collaboration avec partenaires reconnus (FNSEA, Chambre d’agriculture, LPO, FNE, Muséum National d’Histoire Naturelle,…)
- prise en compte des territoires traversés,
- fortes compensations environnementales, agricoles et foncières exemplaires et durables,
- efficace plan de communication.
Dialogue bloqué, intelligence collective écartée
Mais le décalage, entre le discours programmatique ambitieux et la réalité des projets opérationnels, est flagrant quand on observe la mise en œuvre du projet de ligne THT entre Jonquières-St-Vincent dans le Gard et Fos-sur-Mer dans les Bouches-du-Rhône.
Cette ligne de 65 km, qui doit alimenter la zone industrialo-portuaire (ZIP) de Fos, est une des trois zones prioritaires identifiées par RTE pour la réindustrialisation de la France, et une des sept zones prioritaires identifiées pour les DataCenters.
Cette ligne THT est porteuse à la fois d’un intérêt majeur et stratégique, c’est un cas d‘école, un projet pilote, pour la mise en œuvre du SDDR. D’ailleurs, cette ligne a été évoquée lors de la plupart des webinaires du débat public « Branché sur demain : le réseau électrique en débat »
Ainsi, pour définir le faisabilité de la mise en œuvre de cette ligne, c’est près de deux ans de concertation réunissant l’ensemble des acteurs des territoires concernés qui ont été organisés. Ces séquences ont démarré officiellement en novembre 2023 avec la concertation « Fontaine » sous l’égide du Préfet de Région, et se sont terminées en septembre 2025 par le débat public de zone “Fos Berre Provence” sous l’égide de la CNDP.
Malgré ces deux années de débat, la proposition technique de RTE n’a pas évolué : c’est toujours la même et unique solution envisagée des lignes aériennes dés le début en 2023.

La belle image, la vision raisonnable et consensuelle présentée par RTE, s’effondre :
- pas d’écoute, pas de dialogue,
- pas de prise en compte des patrimoines naturels ou agricoles,
- pas de contextualisation territorial du projet de ligne,
- pas de compromis avec les acteurs locaux,
- pas d’innovation technique,
- pas de coconstruction, pas d’appel à l’intelligence collective,
Mais du techno-solutionnisme descendant et dogmatique, ressenti comme de l’arrogance par les acteurs locaux, et des compensations financières anticipées comme outil de facilitation.
Ces deux années de concertation et de débat public n’auront donc servi à rien.
Quand la raison d’État devient la norme
La réalité du projet, sa définition, a été imaginée par RTE en amont, avant le début de la concertation, avec la Direction de l’Énergie et du Climat. Le projet de ligne THT a été ainsi défini, calibré et accepté avant le début de la concertation sur des critères de stratégie politique économique. Basé sur la politique de l’offre et visant à attirer des investisseurs et des projets, la décarbonation étant essentiellement un prétexte environnemental facilitateur et communiquant.
La concertation et le débat public n’ont eu pour seul but que l’acceptation forcée du projet prédefini de RTE par les acteurs locaux. Cette façon de faire est datée, elle correspond à une méthodologie des années 60-70 ou « la raison d’État » régnait sur l’aménagement du territoire (cf. programme nucléaire et création de la ZIP de Fos). Cette posture amène RTE a avoir une attitude omnisciente, autistique et défensive refusant toute proposition extérieure et alternative.
Attitude défensive qui l’entraîne à discréditer les propositions qui lui sont faites, sans même les avoir véritablement étudiées. Ce qui n’empêchera pas RTE de publier des études démontrant l’impossibilité de ces propositions.
En réponse à nos questions sur la participation des acteurs et la coconstruction, RTE répond qu’il sait faire et qu’il a des équipes spécialisées pour ça, mais que de toutes façons, concernant l’apport d’énergie électrique à Fos, RTE a étudié toutes les solutions (14 scenarii) et que la seule possible c’est la solution aérienne comme définie en amont… CQFD !
Autres arguments pour mettre hors jeux les propositions alternatives sans les étudier :
- le prix, trop cher (x7 aprés avoir été x12 puis x10)
- les délais trop longs (10 ans)
Avec ce mode de fonctionnement ne tenant pas compte de l’évolution de la société française depuis plus de cinquante ans, tout dialogue est impossible et entraîne les territoires vers des rapports de force…

En cinquante ans, le monde a changé sauf RTE…
Alors EXIT l’enfouissement ? EXIT le courant continu si prometteur ? EXIT le stockage d’énergie ? EXIT l’économie rurale des territoires ? EXIT les paysages ? EXIT la biodiversité exceptionnelle ?
C’est la raison d’État à l’ancienne, aujourd’hui nommée raison impérative d’intérêt public majeur (RIIPM) qui fait foi.
Notre Collectif fait l’amer constat, après deux années à essayer de dialoguer avec RTE, l’État et les industriels, que notre pays n’est pas capable d’écouter les légitimes demandes de ses territoires, niant l’intelligence collective et rejetant un compromis gagnant-gagnant au profit d’intérêts financiers et politiques de court terme, le tout au mépris de la démocratie.
Il y a fort à parier que la mise en œuvre du SDDR, en référence avec la manière dont ça s’est passé à Fos, rencontre les mêmes problèmes partout en France et se conclut par de chronophages et coûteux recours juridiques.