Actualités

Istres, capitale des poubelles ?

À Istres, un projet porté par la multinationale Suez suscite une vive opposition locale. Il prévoit la transformation du centre de tri de La Grande Groupède en chaufferie à combustibles solides de récupération (CSR), avec une capacité annoncée de 200 000 tonnes de déchets par an. Un volume très éloigné des besoins du territoire, estimés entre 15 000 et 17 000 tonnes.

Pour les associations environnementales et les collectifs citoyens mobilisés, ce projet ferait d’Istres un point d’accueil pour des déchets venus d’autres régions. À la clé : une augmentation significative du trafic routier, avec plusieurs dizaines de camions supplémentaires chaque jour, et des conséquences directes sur la qualité de l’air et le cadre de vie. Une lettre ouverte a été adressée à Monsieur Le Préfet des Bouches-du-Rhône et aux élus du territoire dans ce sens (1).

Un territoire déjà sous pression industrielle

Le Golfe de Fos est aujourd’hui l’un des secteurs les plus exposés aux pollutions industrielles en France. Torchages à répétition, dépassements réguliers des seuils d’émissions, congestion routière… les alertes se multiplient depuis des années.

Dans ce contexte déjà dégradé, l’ajout d’une nouvelle installation industrielle interroge. D’autant que la réglementation applicable aux incinérateurs prévoit jusqu’à 60 heures annuelles de dépassement des seuils de pollution, sans obligation de mesure ni de comptabilisation des rejets durant ces périodes.

Certains polluants restent par ailleurs insuffisamment encadrés. C’est le cas des particules ultrafines, des composés organiques volatils (COV) ou encore des PFAS. Pour ces derniers, les premières campagnes de mesures ne sont attendues qu’en avril 2026 pour les chaufferies CSR.

Des risques sanitaires sous-estimés

Les opposants au projet pointent également l’absence d’étude sur les effets cumulés des pollutions. L’“effet cocktail”, combinant les émissions du site avec celles déjà présentes sur le territoire, est pourtant reconnu comme un facteur aggravant pour la santé.

La combustion de CSR génère en effet des polluants préoccupants : oxydes d’azote, particules fines, métaux lourds, dioxines et furanes. Ces substances sont associées à des pathologies respiratoires, cardiovasculaires, ainsi qu’à un risque accru de cancers, même à faibles doses.

À cela s’ajoute un projet de méthaniseur sur le site. Ce type d’installation n’est pas sans risques : entre 1996 et 2020, 130 accidents ont été recensés en France, entraînant parfois des rejets de substances dangereuses dans l’environnement, ainsi que des nuisances olfactives et des pollutions de cours d’eau.

Une exposition directe des habitants

Les caractéristiques météorologiques locales renforcent les inquiétudes. Les données climatiques montrent que les vents dominants à Istres soufflent du nord-nord-ouest vers le couloir d’Istres, c’est-à-dire en direction des zones habitées.

Dans ces conditions, les panaches issus de la combustion pourraient régulièrement atteindre les riverains.

Par ailleurs, la proximité immédiate d’une base aérienne militaire soulève une autre question : celle de l’accès à l’information. Les contraintes de sécurité pourraient limiter les actions de contrôle indépendant, privant habitants et associations d’un suivi transparent des émissions.

Des précédents préoccupants

Les associations rappellent que plusieurs installations CSR en France ont déjà connu des dysfonctionnements. L’exemple de l’usine Blue Paper à Strasbourg est cité : en 2024, ce site récent, pourtant présenté comme exemplaire, a été mis en demeure pour dépassement des seuils de dioxines.

Autre point de crispation : l’absence de concertation préalable. L’enquête publique a été lancée sans véritable information en amont des habitants, et aucun compte rendu de phase de dialogue n’est aujourd’hui accessible.

De nombreuses lacunes soulignées par la MRAe

La Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) Provence-Alpes-Côte d’Azur a formulé plusieurs critiques et recommandations concernant le projet dans son avis du 13 mai 2025. Ses principaux arguments négatifs portent sur les lacunes du dossier en matière d’analyse d’impact, de conformité avec les orientations régionales et de justification technique .

La MRAe considère que le périmètre retenu pour l’analyse des impacts est insuffisant . Elle souligne que les incidences suivantes n’ont pas été évaluées :

  • le stockage des digestats avant épandage .
  • le raccordement du site au réseau de distribution de gaz .
  • le poste d’injection du biométhane produit .
  • de plus, elle estime que l’évaluation des émissions de gaz à effet de serre aurait dû aborder le risque de fuites de méthane, car celles-ci pourraient réduire, voire inverser, l’intérêt environnemental de l’installation .

La MRAe pointe un manque d’ambition et une mauvaise articulation avec le Schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires (SRADDET) :

  • nature de l’installation : le projet de chaufferie CSR, tel que présenté, s’apparente davantage à un incinérateur qu’à une véritable chaufferie CSR conforme aux orientations régionales, loin des objectifs de performance environnementale visés .
  • zone de chalandise : la zone de chalandise des intrants, qui inclut des départements hors région PACA et prévoit exceptionnellement des déchets venant de Corse et d’Italie, s’éloigne des principes de proximité et de hiérarchisation du traitement des déchets prônés par le SRADDET .
  • justification insuffisante : le dossier ne démontre pas que les déchets accueillis sont réellement détournés du stockage (ISDND), comme attendu par la planification régionale, alors que le porteur de projet exploite déjà des capacités de stockage dans la région .

Des alternatives existent

Pour les organisations signataires, la gestion des déchets ne peut être imposée sans débat démocratique. Elles plaident pour des solutions locales et durables : réduction à la source, réemploi, recyclage.

Elles évoquent également des procédés innovants, comme la fossilisation accélérée des déchets ultimes, permettant leur transformation en granulats pour le BTP, avec un impact carbone réduit.

Face aux enjeux sanitaires et environnementaux, les associations demandent la suspension immédiate du projet et appellent à une mobilisation citoyenne.


(1) Signataires

  • ADEVIMAP
  • Alternatiba Ouest Étang de Berre Martigues
  • Collectif Air Santé Climat
  • Collectif Cistude
  • Collectif Sauvons nos Étangs
  • CAN Environnement
  • France Nature Environnement 13
  • L’Étang Nouveau
  • Marseille sans CSR
  • Respire
  • Imagin’Istres
  • Dr Patrick Courtin, ancien chef de service de l’unité de réanimation de l’hôpital de Martigues, membre du Conseil Scientifique de l’Institut écocitoyen de Fos-sur-Mer

Registre dématérialisé d’enquête publique est ouvert à la population du Lundi 13 avril 2026 à 00h00 au Lundi 18 mai 2026 à 23h59.

Cliquez ici

Photo © Suez RV France – Guide de lecture : https://www.registre-dematerialise.fr/7214/download/component/137951/guide-de-lecture-et-rntglobal